
La méconnaissance qualitative et quantitative des consommations d’eau des villes par les gestionnaires des services d’eau pose problème. Dans le cas de Paris (non anticipation des baisses des ventes d’eau, qui ne se sont pas démenties depuis 1992) comme dans le cas de Lorient (stratégie volontaire d’économie d’eau conduite à l’aveugle), elle nuit à l’anticipation des recettes et des dépenses de service sur le moyen et sur le long terme.
Encore aujourd’hui, il n’existe pas, à notre connaissance, de banque de données faisant partager aux quelques 15000 unités de distribution d’eau [1] françaises des ratios de consommation par catégorie d’usage de l’eau. Et pour cause, le rôle de l’ancien fontainier, et du releveur de compteur aujourd’hui, est cantonné à la mesure des quantités d’eau consommées, au stockage de données sur l’emplacement et l’état physique du compteur. Il ne lui est pas demandé de décrire les lieux et équipements d’usage de l’eau. Les fichiers descripteurs des abonnés des services contiennent ainsi des données sur le client payeur et non sur le profil du consommateur d’eau.
Face à ce constat, ne faut-il créer un observatoire des consommations d’eau ?
Trois villes européennes nous livrent la répartition de leurs consommations d’eau (fin des années 1990).

- Paris

- Copenhague

- Madrid
Chaque ville a ses propres systèmes de facturation de l’eau dont découlent les données de consommations par catégorie d’usage facturé. Les 3 villes ne regroupent pas les mêmes usagers derrière la catégorie « domestique » ou « résidentielle ». Les usages liés à l’habitat restent dominants dans les trois villes avec plus des deux tiers des volumes facturés.
Actuellement, les consommations des villes par grand type d’usages ne sont pas souvent décrites.
Les usages liés à l’habitat étant majoritaires, on pourrait choisir de se focaliser sur ces usages résidentiels. Or, comme l’a montré l’exemple de la ville de Paris, l’évolution des ventes d’eau à court et moyen terme a été plutôt impactée par une poignée de très gros consommateurs (parcs et jardins, immobilier de bureau, grands magasins, hôpitaux, hôtellerie) plus ou moins soucieux de réduire les charges d’eau. Dans le même temps, le secteur résidentiel présentait une évolution très modeste. Il ne s’agit donc pas d’ignorer le 1/3 des consommations urbaines, non résidentielles.
Que pourrait mesurer un observatoire des consommations d’eau ?
Un premier type d’observatoire pourrait analyser les grandes catégories d’usagers pour une typologie de villes à définir (caractères climatiques, caractère plus ou moins agricole ou industriel, présentant des usages municipaux particuliers -nombreux parcs, piscines-, caractère plus ou moins dense avec un habitat plutôt collectif ou plutôt individuel, etc.)
Quant aux consommations liées à l’habitat, il reste nécessaire de suivre leur évolution. Or faute de système de mesure et de collecte, les données de consommations dans les logements restent statiques et reposent sur quelques études très anciennes.
D’après nos compilations de données croisées avec celles de la littérature, il apparaît que les consommations résidentielles moyennes par habitant français sont de l’ordre de 50 m3 par an (hors potager et piscine). Sur ce volume la répartition par grand poste d’usage varierait comme suit :
| WC | 25 à 30% |
| Hygiène corporelle (bain, douche, lavabo) | 25 à 30% |
| Lave linge | 15 à 25% |
| Évier et lave vaisselle | 10 à 20% |
Un deuxième type d’observatoire serait requis pour passer à une vision dynamique des consommations d’eau dans les logements. Il s’attacherait à représenter la diversité des situations des gens vis-à-vis de leur facture d’eau. Ainsi les résidents d’habitat collectif qui payent l’eau dans les charges n’ont aucun moyen de savoir ce qu’ils consomment, contrairement aux personnes vivant en habitat individuel.
On pourrait ainsi imaginer un « audimat » de l’eau, basé sur un panel d’usagers volontaires. Ce panel comporterait quelque 500 logements avec renouvellement partiel tous les ans. Tous les points d’eau des logements sélectionnés seraient équipés de compteurs de consommation reliés à un ordinateur. Les usagers disposeraient de terminaux leur permettant de préciser leurs comportements sur les lieux d’usage. On pourrait ainsi, à équipement et à comportement donné, évaluer l’évolution des consommations de chaque point d’eau d’un même logement sur un horizon de plusieurs années.
Les intérêts de cette démarche sont multiples, tant pour les particuliers volontaires que pour la collectivité, et les distributeurs d’eau : les particuliers résidant en habitat collectif sans comptage divisionnaire découvriraient enfin leur consommation au quotidien ; la collectivité aurait des données tangibles pour conduire des campagnes de sensibilisation et d’information ; les distributeurs pourraient mesurer le potentiel de baisse de consommation compte tenu de l’évolution de l’équipement des ménages et mieux planifier la gestion des services à moyen terme. Certains phénomènes, difficiles à quantifier actuellement, pourraient être chiffrés : il s’agit du recours à des ressources alternatives au réseau public de distribution d’eau (pour l’habitat individuel, essentiellement). Cet observatoire permettrait de déceler des comportements, relativement nouveaux, de recours aux pompages en cours d’eau, forages, citernes d’eau pluviales, qui ont largement dépassé le stade de l’anecdote d’après les observations récentes.
Orchestré par la profession des distributeurs d’eau, avec la collaboration de techniciens, releveurs, et le soutien politique local et national, mais également à travers l’implication d’établissements de recherche et d’enseignement supérieur, cet « audimat » est réalisable avec un coût modéré par rapport aux bénéfices escomptés.
Vos expériences, commentaires et vos idées sont donc les bienvenus pour affiner les paramètres de faisabilité de l’observatoire des villes d’une part et de l’audimat des consommations d’eau des ménages, d’autre part.