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Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

vendredi 3 avril 2009

Blog animé par Sophie CAMBON-GRAU (Ingénieur de recherche à l’université Paris-Est)

La méconnaissance qualitative et quantitative des consommations d’eau des villes par les gestionnaires des services d’eau pose problème. Dans le cas de Paris (non anticipation des baisses des ventes d’eau, qui ne se sont pas démenties depuis 1992) comme dans le cas de Lorient (stratégie volontaire d’économie d’eau conduite à l’aveugle), elle nuit à l’anticipation des recettes et des dépenses de service sur le moyen et sur le long terme.

Encore aujourd’hui, il n’existe pas, à notre connaissance, de banque de données faisant partager aux quelques 15000 unités de distribution d’eau [1] françaises des ratios de consommation par catégorie d’usage de l’eau. Et pour cause, le rôle de l’ancien fontainier, et du releveur de compteur aujourd’hui, est cantonné à la mesure des quantités d’eau consommées, au stockage de données sur l’emplacement et l’état physique du compteur. Il ne lui est pas demandé de décrire les lieux et équipements d’usage de l’eau. Les fichiers descripteurs des abonnés des services contiennent ainsi des données sur le client payeur et non sur le profil du consommateur d’eau.

Face à ce constat, ne faut-il créer un observatoire des consommations d’eau ?

Trois villes européennes nous livrent la répartition de leurs consommations d’eau (fin des années 1990).

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Paris
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Copenhague
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Madrid

Chaque ville a ses propres systèmes de facturation de l’eau dont découlent les données de consommations par catégorie d’usage facturé. Les 3 villes ne regroupent pas les mêmes usagers derrière la catégorie « domestique » ou « résidentielle ». Les usages liés à l’habitat restent dominants dans les trois villes avec plus des deux tiers des volumes facturés.

Actuellement, les consommations des villes par grand type d’usages ne sont pas souvent décrites.

Les usages liés à l’habitat étant majoritaires, on pourrait choisir de se focaliser sur ces usages résidentiels. Or, comme l’a montré l’exemple de la ville de Paris, l’évolution des ventes d’eau à court et moyen terme a été plutôt impactée par une poignée de très gros consommateurs (parcs et jardins, immobilier de bureau, grands magasins, hôpitaux, hôtellerie) plus ou moins soucieux de réduire les charges d’eau. Dans le même temps, le secteur résidentiel présentait une évolution très modeste. Il ne s’agit donc pas d’ignorer le 1/3 des consommations urbaines, non résidentielles.

Que pourrait mesurer un observatoire des consommations d’eau ?

Un premier type d’observatoire pourrait analyser les grandes catégories d’usagers pour une typologie de villes à définir (caractères climatiques, caractère plus ou moins agricole ou industriel, présentant des usages municipaux particuliers -nombreux parcs, piscines-, caractère plus ou moins dense avec un habitat plutôt collectif ou plutôt individuel, etc.)

Quant aux consommations liées à l’habitat, il reste nécessaire de suivre leur évolution. Or faute de système de mesure et de collecte, les données de consommations dans les logements restent statiques et reposent sur quelques études très anciennes.

D’après nos compilations de données croisées avec celles de la littérature, il apparaît que les consommations résidentielles moyennes par habitant français sont de l’ordre de 50 m3 par an (hors potager et piscine). Sur ce volume la répartition par grand poste d’usage varierait comme suit :

Estimation des ratios d’usages dans l’habitat (hors usages extérieurs) - Source : Cambon-Grau, 2002
WC25 à 30%
Hygiène corporelle (bain, douche, lavabo)25 à 30%
Lave linge15 à 25%
Évier et lave vaisselle10 à 20%

Un deuxième type d’observatoire serait requis pour passer à une vision dynamique des consommations d’eau dans les logements. Il s’attacherait à représenter la diversité des situations des gens vis-à-vis de leur facture d’eau. Ainsi les résidents d’habitat collectif qui payent l’eau dans les charges n’ont aucun moyen de savoir ce qu’ils consomment, contrairement aux personnes vivant en habitat individuel.

On pourrait ainsi imaginer un « audimat » de l’eau, basé sur un panel d’usagers volontaires. Ce panel comporterait quelque 500 logements avec renouvellement partiel tous les ans. Tous les points d’eau des logements sélectionnés seraient équipés de compteurs de consommation reliés à un ordinateur. Les usagers disposeraient de terminaux leur permettant de préciser leurs comportements sur les lieux d’usage. On pourrait ainsi, à équipement et à comportement donné, évaluer l’évolution des consommations de chaque point d’eau d’un même logement sur un horizon de plusieurs années.

Les intérêts de cette démarche sont multiples, tant pour les particuliers volontaires que pour la collectivité, et les distributeurs d’eau : les particuliers résidant en habitat collectif sans comptage divisionnaire découvriraient enfin leur consommation au quotidien ; la collectivité aurait des données tangibles pour conduire des campagnes de sensibilisation et d’information ; les distributeurs pourraient mesurer le potentiel de baisse de consommation compte tenu de l’évolution de l’équipement des ménages et mieux planifier la gestion des services à moyen terme. Certains phénomènes, difficiles à quantifier actuellement, pourraient être chiffrés : il s’agit du recours à des ressources alternatives au réseau public de distribution d’eau (pour l’habitat individuel, essentiellement). Cet observatoire permettrait de déceler des comportements, relativement nouveaux, de recours aux pompages en cours d’eau, forages, citernes d’eau pluviales, qui ont largement dépassé le stade de l’anecdote d’après les observations récentes.

Orchestré par la profession des distributeurs d’eau, avec la collaboration de techniciens, releveurs, et le soutien politique local et national, mais également à travers l’implication d’établissements de recherche et d’enseignement supérieur, cet « audimat » est réalisable avec un coût modéré par rapport aux bénéfices escomptés.

Vos expériences, commentaires et vos idées sont donc les bienvenus pour affiner les paramètres de faisabilité de l’observatoire des villes d’une part et de l’audimat des consommations d’eau des ménages, d’autre part.

Notes

[1] Zone géographique où un réseau d’eau est exploité par la même personne morale, et appartient à la même unité administrative (syndicat ou commune). De plus, il s’agit d’une zone où la qualité de l’eau distribuée est relativement homogène.

Commentaires

le 17 avril 2009 à 16:13

Re : Re : Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

Vers un bilan-eau ?

Comme on parvient à faire des approches du bilan-carbone, il y a un interet à faire un bilan-eau. Ce serait la contrepartie du droit d’accès à l’eau concédé par la collectivité.

SMEGREG le 3 avril 2009 à 12:24

Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

Bonjour,

Globalement, nous partageons tout à fait votre constat : nous manquons d’informations et pour anticiper et gérer les ressources, et les budgets, il est fondamental de développer la connaissance et le suivi dans le temps des consommations d’eau.

Nous partageons aussi le constat d’une majorité d’usages domestiques. A titre d’information, nous avons réalisé une étude détaillée des consommations d’eau du département de la Gironde qui aboutit au même type de graphique que ceux que vous présentez (l’étude "identification et quantification des usages de l’eau prélevée" est téléchargeable sur le site www.sage-nappes33.org, rubrique vie de la CLE) ; la difficulté est de suivre son évolution dans le temps. Le site de télé-déclaration des données de prélèvement et de consommation d’eau potable en Gironde, qui existe depuis 2007, répond au moins partiellement à ce besoin.

En revanche, nous proposons de ne pas limiter le projet d’observatoire aux seules villes et données de consommation, en effet :

- le monde rural est confronté aux mêmes questions,

- l’observatoire serait d’autant plus pertinent que les données de consommation pourraient être mises en relation avec les données sur les ressources,

- une souplesse au niveau des périmètres permettant de disposer des données à l’échelle des collectivités en charge de l’eau potable d’une part, et de l’assainissement d’autre part semblerait utile également,

Enfin, un lien avec le SISPEA mis en place par l’ONEMA pour les indicateurs de suivi des prix et de la qualité des services eau et assainissement (qui devrait permettre de disposer des données globales de consommation) paraît indispensable.

Philippe Buffard le 6 avril 2009 à 12:29

Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

Bonjour, je suis en charge depuis deux ans de la gestion des quelques 3000 compteurs desservant les équipements communaux de la ville de Marseille. Je dispose à ce titre de données de consommations depuis 2004 des différentes catégories d’équipements publics mais n’ai pas encore eu le temps de les exploiter pour établir des ratios. Les seules constatations (qui semblent évidentes) que j’ai pu faire à ce jour : ce sont les équipements sportifs et les parcs et jardins qui sont de loin nos plus gros consommateurs. Je ne désespère pas de pouvoir dégager un peu de temps un jour pour réaliser cette analyse…

Bien sûr qu’un observatoire des consommations serait un outil précieux pour nous ; je suis d’aileurs tout à fait prèt à y apporter ma modeste contribution.

J GARCEZ le 7 avril 2009 à 12:29

Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

Bonjour, j’ai le même point de vue. Nous pouvons partager des informations.J’ai en charge la distribuion d’eau dans une ville de 90.000 habitants. Nous venons d’installer à quelques mois um system de telemetrie. A bientot nous aurons informations pour partager sur les consummations domestiques et des commerces. Un observatoire des consommations pourrait faire un travaille sistémique dans ce sujet. Nous pourrons apporter tous les informattions. Merci
Sophie Cambon-Grau le 10 avril 2009 à 14:10

Gestion durable des services d’eau potable : faut-il créer un observatoire des consommations d’eau des villes ?

Réponse à SMEGREG Commentaires sur les messages de MM. Buffart et Garcez

Vous avez raison, les deux observatoires suggérés ne suffisent pas à gérer la ressource. Il en faudrait d’autres de ce point de vue. La coopération avec les Agences de l’eau serait essentielle sur ce plan, car elles sont des acteurs incontournables de la gestion intégrée des ressources.

Les observatoires proposés n’éclaireraient que les gestionnaires des services d’alimentation en eau potable et leurs usagers.

Comme l’indiquent les commentaires de MM. Buffard et Garcez, les données que recueilleraient ces observatoires existent. Elles ont plusieurs caractéristiques : elles sont dispersées ; elles ne sont pas homogènes ; elles utilisent des supports informatiques divers et variés ; elles sont souvent établies sur des horizons temporels courts, quand elles ne sont pas ponctuelles (en bref, elles ne permettent pas souvent une analyse dans la durée) ; enfin, elles sont peu ou pas analysées pour diverses raisons comme le manque de temps ou de moyens. Le sujet de la gestion de l’eau n’étant pas prioritaire sur l’agenda politique local, les moyens nécessaires à la création, à la maintenance et à l’exploitation de données d’observatoire sont rarement disponibles à petite échelle.

C’est bien la raison pour laquelle la création d’un observatoire de portée nationale est utile. Il s’agit d’affranchir la collecte de données de contingences locales qui font obstacle à la pérennité de la collecte et à l’analyse des données. Mais sans une volonté politique forte le projet ne saurait aboutir.

Quant au manque de moyens et de temps, MM. Buffard et Garcia, les Masters et autres formations qui se penchent sur la gestion environnementale étant assez nombreux, vous pourriez proposer des sujets de stage aux facultés et aux écoles d’ingénieur. Les étudiants disposeraient, grâce à vous, de terrains pour travailler et en échange vous bénéficieriez de personnes formées pour traiter vos données.

Sophie Cambon Grau le 28 avril 2009 à 15:39

Intérêt d’un bilan eau ?

En réponse à votre commentaire du 17 avril.

La question du "bilan eau" est intéressante. La comparaison avec le "bilan carbone" est toutefois difficile.

Le "bilan carbone" est un formidable outil de sensibilisation et d’évaluation face au problème planétaire de réchauffement climatique, dont l’intensité récente est liée à l’utilisation massive, surtout à partir de la 2e moitié du XXe siècle, de ressources carbonées fossiles (charbon, pétrole, gaz). Les émissions de CO2 (et autres polluants) ont un impact planétaire global : elles ignorent les frontières et les territoires.

Pour l’utilisation de l’eau, la question est différente.

1/ Une portée locale et non planétaire.

L’eau douce est inégalement répartie dans les parties peuplées. Elle est aussi de qualité très inégale. Elle peut être propre à la consommation sans traitement ou totalement impropre (sans danger sanitaire), même après certains traitements.

Certaines eaux sont fossiles (comme celle du Sahara, utilisée en partie pour les golfs des pays vendeurs de pétrole !!!), d’autres pas. Il faudrait donc associer à chaque usage de l’eau un indice de raréfaction lié à l’usage sur un territoire donné.

Donc contrairement au "bilan carbone", de portée planétaire, le "bilan eau" a un intérêt s’il est rapporté à son bassin versant, à échelle territoriale réduite.

2/ L’eau, formidable accumulateur de pollution.

Au cours de son usage, l’eau accumule une charge polluante qui peut varier d’un niveau quasi nul(arrosage d’un jardin sans adjonction de produits phytosanitaires et pesticides) à massif(agriculture intensive, lessive domestique avec adoucissant, industrie agroalimentaire, …).

3/ Les dommages liés aux rejets des eaux après usage.

Le rejet des eaux usées peut faire plus de dommages que le prélèvement d’une quantité d’eau. Le bilan eau devrait donc intégrer le mode de dépollution de l’eau après usage et le milieu récepteur qui devra supporter la charge polluante après traitement.

Ces trois aspects étant pris en compte, le "bilan eau" pourrait donc s’appliquer à de nombreux produits et services . Par exemple : les aliments ; les produits manufacturés (y compris alimentaires), les services (golf, piscine, administrations, banques, … utilisant locaux climatisés à eau ou autres usages intensifs en eau).

En d’autres termes, la localisation de l’usage de l’eau est essentielle pour aborder un bilan eau. Par ailleurs et c’est l’objet de ce blog, les ratios d’usage de l’eau font défaut car les consommations sont peu ou mal mesurées.

Avant de se lancer dans des "bilans eau", il reste des travaux considérables à faire pour normaliser les appareils électro-ménagers et sanitaires et pour leur adjoindre des "étiquettes" telles que celles fournies actuellement pour l’énergie et le bruit.

L’Europe réfléchirait d’ailleurs actuellement à l’opportunité de la mise en place d’une Directive sur la performance en eau des bâtiments (au même titre que celle relative à la "performance énergétique des bâtiments").

Le "bilan eau" étant, sur l’agenda politique, totalement secondaire actuellement face au "bilan carbone", il faudra qu’il patiente… En attendant, il y a lieu d’accumuler des données sur les consommations d’eau : la mise en place d’observatoires est donc d’actualité !


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